Partout ailleurs, le monde a rendu les armes il y a longtemps. À Neo-Berlin, à Shanghai-Delta, dans les archipels de ce qui fut la côte est américaine, ce sont les Corporations qui règnent. Elles ont leurs polices, leurs tribunaux, leurs médecins, leurs cimetières. On y naît sous contrat, on y meurt sous facture. Les vieux, là-bas, on ne sait pas trop ce qu'ils deviennent. Personne ne pose la question. Ceux qui n'ont pas su capitaliser, ceux qui n'ont pas eu la bonne assurance, la bonne prime, le bon algorithme de santé, disparaissent des registres. On les dit « désindexés ». C'est un mot propre pour une chose sale.
La France, elle, tenait encore. C'était notre petite fierté bizarre, notre exception folklorique, notre musée vivant. Les touristes des Corporations venaient visiter nos hôpitaux publics comme on visite des ruines romaines. Ils photographiaient nos guichets de sécurité sociale, nos retraités qui touchaient une pension sans avoir à la mériter devant un algorithme. Ils trouvaient ça pittoresque. Attendrissant. Suranné.
La septième pandémie est annoncée pour l'automne. Nous avons cessé de les nommer, nous les numérotons. Les hôpitaux publics, ce qu'il en reste, trient encore selon d'anciens critères : l'urgence, la gravité, la chance. Partout ailleurs, on trie selon le solde du compte. Nous étions les derniers. Nous étions l'anomalie.
Et c'est cette anomalie que nos dirigeants ont choisi de corriger. Pas le climat. Pas les virus. Pas la faim. Non. Leur combat, c'est nous. C'est nous, les vieux. C'est ce qu'il reste du pacte de 1945.
Tous les indicateurs étaient au rouge, et pourtant on l'a malgré tout fait. Après la destruction des derniers services publics encore debout en 2151, la justice, la protection civile et le gouvernement français ont décidé de suivre leurs voisins européens et concède une de ses plus grandes fiertés depuis 1945. Il y a 3 mois, notre premier ministre a décidé de couper la branche vieillesse. Il y a dix jours, les deux chambres du parlement l'ont voté. Désormais la retraite n'est plus une étape de la vie, elle redevient une antichambre de la mort. Les dégâts sont au-delà de l'imaginaire.
Nous ne voulons pas revenir à 1945. Nous voulons retrouver le courage de 1945.
Je n'ai pas de nom. J'en ai eu un, il y a longtemps, mais les noms ne servent plus à grand-chose quand on vit caché. Ce que j'ai, en revanche, c'est une BD. Une vraie. Pas une de ces simulations trafiquées qu'on vend dans les back-alleys pour faire oublier la faim. Une brain dance reconstituée, il y a des décennies, à partir de tout ce qui restait d'un homme qui s'appelait Ambroise Croizat. Ses discours, ses lettres, les films où on le voyait parler. Des archivistes clandestins ont recomposé ses souvenirs, image par image, sensation par sensation, pour que quelqu'un, un jour, puisse le vivre.
Je l'ai vécue cent fois. Je l'ai vécue assez pour que ses souvenirs se mélangent aux miens, pour que je me souvienne de choses que je n'ai jamais faites. Je me souviens du froid de l'hiver 1945. Je me souviens des visages, autour d'une table, des hommes et des femmes sortant de la Résistance, fatigués, maigres, et qui décidaient quand même, dans un pays en ruines, que plus personne ne mourrait de pauvreté en France. Je me souviens de leurs mains qui tremblaient en signant. Je me souviens qu'ils y croyaient.
Ils l'ont appelée la sécurité sociale. Ce n'était pas une assurance. Ce n'était pas un produit. C'était un pacte. Tu cotises quand tu peux, tu reçois quand tu ne peux plus. Tu travailles pour les vieux d'aujourd'hui, les jeunes de demain travailleront pour toi. On appelait ça la « solidarité intergénérationnelle ». Aujourd'hui, le mot lui-même a disparu des dictionnaires officiels. On dit « transfert de ressources non optimisé ». On dit « charge démographique ». On dit n'importe quoi pour ne plus dire solidarité.
Je vous parle depuis un lieu que je ne peux pas nommer. Autour de moi, il y a d'autres vieux, et il y a des jeunes, et il y a des gens qui travaillent encore et des gens qui ne travaillent plus. Nous n'avons pas de chef. Nous n'avons pas de programme. Nous avons une mémoire, nous avons une colère, et nous avons compris que la mémoire sans la colère ne sert à rien, et que la colère sans la mémoire se perd.
On vous dira que nous sommes des nostalgiques. Que nous voulons revenir à un monde mort. C'est faux. Les hommes de 1945 n'ont pas regardé en arrière. Ils sortaient d'une guerre, d'un régime qui avait trié les vivants et les morts selon des critères qui ressemblent furieusement à ceux d'aujourd'hui. Ils ont regardé devant. Ils ont inventé. Nous voulons faire pareil.
On vous dira que c'est impossible. Que les Corporations sont trop puissantes, que l'État est trop faible, que le monde a changé. On disait la même chose en 1944. On le disait pendant que les bombes tombaient. Et pourtant, six mois après la Libération, les ordonnances étaient signées. Six mois. Dans un pays détruit. Avec des caisses vides. Avec des morts partout.
Alors voilà ce que je vous dis, à vous qui lisez cette gazette en cachette, à vous qui l'avez récupérée dans un pli de marché ou glissée sous une porte. Vous n'êtes pas seuls. Nous sommes partout. Nous sommes dans les Bas-Fonds et nous sommes dans les Hauts-Perchés. Nous sommes jeunes et nous sommes vieux. Nous sommes soignants, travailleurs, chômeurs, désindexés, et nous sommes même, certains d'entre nous, des transfuges des Corporations qui ont fini par ne plus supporter ce qu'ils voyaient.
Il y a 3 mois, ils ont coupé la branche vieillesse. Il y a dix jours, le parlement a voté. Il y a trente jours, la loi est entrée en vigueur. Et depuis trente jours, nous nous organisons.
Rejoignez-nous. Pas en venant à nous, nous n'avons pas d'adresse. Rejoignez-nous là où vous êtes. Refusez un tri. Cachez un vieux. Copiez cette gazette. Transmettez la BD d'un homme qui s'appelait Croizat et qui, il y a deux siècles, a prouvé qu'on peut reconstruire un monde même quand tout est en cendres.
Nous n'avons pas de nom, mais nous avons une date. Le 4 juillet. Le jour où la branche vieillesse est née. Le jour où nous avons décidé qu'elle ne mourrait pas.